Les villas balnéaires de la côte picarde : lire une façade du Bois de Cise à Mers-les-Bains
Vingt minutes de marche séparent le Bois de Cise de Mers-les-Bains. Sur ce trajet, près de quatre cent cinquante villas construites entre 1880 et 1940 se succèdent le long du front de mer et dans les rues de l’arrière-côte, chacune portant sur sa façade la trace d’une époque, d’une ambition sociale, d’un dialogue avec les styles du moment. Peu d’ensembles balnéaires français ont conservé cette densité architecturale aussi intacte.
Se promener dans ces rues sans savoir déchiffrer une façade, c’est feuilleter un livre dans une langue inconnue. La richesse est visible, vous le sentez, mais le sens vous échappe. Pourquoi cette tourelle à cet angle précis ? Que signifient ces briques de trois couleurs différentes ? Ce bow-window en bois sculpté est-il normand ou Art nouveau ? Ce guide vous propose une méthode progressive pour lire ce que ces façades racontent vraiment.
La démarche n’a rien de technique au sens académique du terme. Elle s’acquiert en une promenade, avec quelques repères bien choisis. Vous n’avez pas besoin d’avoir étudié l’architecture pour comprendre pourquoi les propriétaires de 1900 tenaient absolument à une loggia tournée vers la mer, ou pourquoi le moindre pignon devenait un espace d’expression ornementale. Ce qui se jouait ici, c’était moins une question de style qu’une affaire de statut, de plaisir visible, d’une certaine idée du séjour balnéaire comme accomplissement social.
La méthode proposée ici part des grandes masses pour descendre vers le détail. Vous commencerez par la silhouette globale, puis les matériaux, puis les ornements, et enfin les indices qui permettent de dater et de nommer ce que vous observez. À chaque étape, une vérification simple et des pistes pour aller plus loin.
Ce qu’il faut savoir avant de regarder
La côte picarde a connu sa transformation architecturale principale entre 1880 et 1914. Cette période correspond à l’arrivée du chemin de fer à Eu et à l’extension du réseau vers le littoral, qui rendait soudainement accessible ce rivage à une bourgeoisie parisienne et régionale avide d’air marin. Le Bois de Cise est né d’un projet privé en 1903 : une station créée dans un vallon boisé entre falaises, pensée comme un parc habité de villas bourgeoises. Son atmosphère protégée subsiste aujourd’hui dans son classement comme site remarquable.
Mers-les-Bains s’est construite différemment, par additions successives, avec une diversité stylistique plus grande et une densité plus forte le long du front de mer. Son classement en Zone de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager en 1993, puis en Aire de mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine depuis 2016, atteste de l’ampleur de cet héritage.
Avant de regarder une façade, situez-la chronologiquement. Les villas les plus anciennes, construites avant 1895, adoptent un vocabulaire éclectique historiciste : elles empruntent librement au gothique normand, au style Renaissance ou au néo-Tudor. Celles bâties après 1895 basculent progressivement vers l’Art nouveau, reconnaissable à ses courbes végétales et à l’intégration des arts décoratifs dans la structure même du bâtiment. À partir de 1918, quelques constructions trahissent l’influence naissante de l’Art déco.
💡 Astuce : Commencez votre lecture par la date inscrite sur le linteau de la porte d’entrée, quand elle existe. Ces millésimes gravés dans la pierre ou en céramique apparaissent fréquemment sur la côte picarde et constituent votre première ancre chronologique avant même d’examiner les formes.
Lire la silhouette avant le détail
La première règle d’une lecture architecturale efficace : reculez. Traversez la rue si vous le pouvez, mettez cinq à dix mètres entre vous et la façade, et regardez la silhouette d’ensemble. La ligne de toiture en dit plus sur l’intention architecturale que n’importe quel ornement.
Les villas balnéaires de la côte picarde ont des toitures particulièrement narratives. Un toit à forte pente avec lucarnes en chien couché et pignons découpés signale une influence normande ou néo-gothique. Une toiture plus douce avec des bow-windows arrondis surmontés de chapeaux d’ardoise en cône indique souvent l’éclectisme de la fin du XIXe siècle. Les toitures presque plates agrémentées d’une terrasse filante, plus rares mais présentes à Mers, appartiennent au tournant Art déco des années 1920-1930.
La volumétrie générale renseigne aussi sur le budget du commanditaire. Une façade strictement symétrique, avec une travée centrale marquée par un avant-corps et un toit à croupes, évoque une construction bourgeoise soucieuse d’afficher une retenue étudiée. Une façade asymétrique, avec une tourelle d’angle, un oriel en saillie latérale et des hauteurs d’étage variables, traduit un goût du pittoresque assumé, caractéristique du style cottage qui a fortement influencé les stations balnéaires normandes et picardes de cette période.
Point de vérification : Avant d’approcher les détails, notez mentalement deux choses : la façade est-elle symétrique ou asymétrique ? Le toit descend-il bas sur les murs ou semble-t-il posé sur une corniche haute ? Ces deux questions orientent toute la lecture qui suit.
Les matériaux, les ouvertures, les ornements
La brique comme signature
La côte picarde ne travaille pas la pierre blanche comme en Normandie. Ici, c’est la brique qui domine, et sa polychromie devient un outil expressif à part entière. Les constructeurs locaux associaient briques rouges, briques beige crème et briques brun foncé pour créer des motifs géométriques sur les façades, des bandeaux horizontaux, des encadrements de fenêtres bicolores, des jeux de damier sur les pignons.
Cette tradition de la brique polychrome découle directement des carrières de la Somme et du mouvement architectural néo-gothique anglais (Gothic Revival) diffusé en France notamment par l’intermédiaire de Viollet-le-Duc. Sur une villa de Mers-les-Bains, observez les encadrements de fenêtres : si la brique d’encadrement est d’une teinte différente du parement général, vous tenez un indice stylistique significatif et une confirmation de la datation fin XIXe siècle.
Les ouvertures : fenêtres et bow-windows
La fenêtre est l’élément le plus bavard d’une façade balnéaire. Son format, sa proportion et son traitement livrent des informations précises. Les fenêtres à meneaux, divisées verticalement par une colonnette, renvoient aux styles médiévalistes. Les fenêtres à un seul vantail avec arc en plein cintre signalent une influence néo-Renaissance.
Le bow-window, cette avancée vitrée en saillie sur la façade, mérite une attention particulière. À Mers-les-Bains, on en rencontre deux types fondamentalement différents. Le bow-window à pan coupé, de forme trapézoïdale à cinq faces, est le plus courant et date souvent de la fin du XIXe siècle. Le bow-window arrondi en demi-cercle appartient plutôt à l’Art nouveau. Dans les deux cas, regardez le traitement de la charpente visible : les petits-bois découpés en motifs floraux, les consoles sculptées qui supportent l’avancée, les vitraux colorés sur les parties hautes. C’est là que les artisans se sont exprimés le plus librement, et c’est là que la datation se confirme.
⚠️ Attention : Ne confondez pas le bow-window avec un simple balcon filant, ni avec la loggia. Le bow-window est une saillie fermée, vitrée sur toute sa hauteur. La loggia, à l’inverse, est une terrasse couverte en creux dans le volume du bâtiment. Sur la côte picarde, les deux peuvent coexister sur la même façade, à des étages différents.
La ferronnerie et le bois sculpté
Sur les villas Art nouveau de Mers-les-Bains, deux matériaux concentrent la liberté ornementale : le fer forgé des garde-corps et marquises, et le bois des charpentes apparentes et frises de façade. La ferronnerie Art nouveau se reconnaît à ses courbes végétales organiques, ses motifs de nénuphars, d’iris ou de lianes entrelacées. Elle contraste nettement avec la ferronnerie éclectique des années 1880-1890, plus géométrique et répétitive.
Le bois sculpté des pignons et des frontons est particulièrement développé dans les villas à inspiration normande. Les motifs sont souvent des trèfles découpés à la scie à guichet, des chevrons croisés, ou des panneaux de bois peint alternant avec le bardage.
Point de vérification : Sur les ornements, posez-vous une question simple : les motifs suivent-ils des courbes libres et végétales, ou des formes géométriques régulières ? La réponse distingue Art nouveau et éclectisme historiciste dans la grande majorité des cas.
Identifier les signatures locales
Avec les étapes précédentes, vous savez déjà lire une façade. Cette dernière étape permet d’aller plus loin : comprendre qui a construit, dans quelle logique, avec quelle intention.
Le Bois de Cise et Mers-les-Bains représentent deux approches urbaines très différentes. Bois de Cise est une station planifiée, née d’un seul projet, avec une cohérence formelle qui trahit une maîtrise d’ouvrage centralisée. Ses villas s’enfoncent dans la végétation, en retrait des chemins, et affichent une relative homogénéité de gabarit. L’architecte Adrien Grave a joué un rôle déterminant dans la définition de son caractère initial. Mers-les-Bains, à l’inverse, s’est construite parcelle par parcelle, commanditaire par commanditaire, avec une diversité qui rend chaque façade presque unique, une déclaration individuelle posée à côté de sa voisine.
Parmi les noms à repérer à Mers-les-Bains, celui de Jules Lardeur revient dans les archives locales. Architecte d’abord rouennais, il a conçu plusieurs villas qui illustrent précisément le passage de l’éclectisme à l’Art nouveau dans la dernière décennie du XIXe siècle. Ses façades se reconnaissent à une composition rigoureuse qu’anime une ornementation exubérante sur les encadrements et les couronnements.
💡 Astuce : Photographiez les plaques de marbre indiquant le nom de la villa quand elles sont présentes. Ces noms propres, souvent des prénoms féminins, des références marines ou des noms de régions, constituent de petits récits qui renseignent sur l’origine géographique et la culture des commanditaires.
Point de vérification : À la fin de votre observation, vous devriez pourvoir répondre à ces trois questions : dans quelle décennie cette villa a-t-elle été construite ? Quelle était la classe sociale approximative de son premier propriétaire ? À quel courant stylistique appartient-elle principalement ?
Les erreurs de lecture les plus fréquentes
La première erreur est de confondre authenticité et restauration. Beaucoup de villas ont été rénovées au XXe siècle, parfois avec des matériaux anachroniques : fenêtres PVC aux formats non d’origine, toitures récentes sur des lucarnes historiques, enduits ciment sur des joints de brique. Ces interventions brouillent la lecture. L’indice le plus fiable de l’authenticité d’un élément reste sa cohérence avec l’ensemble et la finesse de son exécution.
La deuxième erreur consiste à surestimer l’influence normande. Le style à pans de bois et à colombages existe sur la côte picarde, mais il est moins répandu qu’à Deauville ou Étretat. À Mers-les-Bains, les faux colombages peints sur un parement de brique sont courants : ils constituent une citation décorative du vocabulaire normand, pas une structure à pan de bois réelle. La différence se voit à l’épaisseur du matériau et à sa façon d’être posé contre le parement.
Troisième erreur : lire chaque ornement comme fonctionnel. La génoise, ces rangées de tuiles sous la corniche, a bien une fonction d’évacuation des eaux de pluie. En revanche, les consoles sculptées qui soutiennent un bow-window n’ont souvent qu’un rôle décoratif dans les constructions légères. Ce qui apparaît comme une contrainte structurelle est fréquemment une mise en scène de cette contrainte.
Méfiez-vous enfin des façades trop parfaites. Une cohérence architecturale totale, sans aucun anachronisme visible, peut indiquer une restauration de grande ampleur qui a unifié artificiellement des éléments d’origines diverses.
Pour aller plus loin sur le terrain
La connaissance de terrain sur la côte picarde est bien documentée, même si les ressources restent souvent locales et peu distribuées au-delà de la région.
Pour commencer, deux sources solides sont accessibles sans déplacement :
- L’inventaire du patrimoine des Hauts-de-France (base Mémoires du patrimoine, anciennement Gertrude) recense la majorité des villas remarquables de Mers-les-Bains avec des notices détaillées, des datations et parfois des mentions d’architectes.
- La médiathèque d’Eu conserve plusieurs publications de la Société de Géographie et d’Archéologie de la région d’Eu consacrées à l’architecture balnéaire locale.
Sur le terrain, le circuit de découverte balisé par l’office de tourisme du territoire Bresle-Yères identifie une quarantaine de villas avec des commentaires de datation et de style. Ce circuit se parcourt à pied depuis le front de mer de Mers-les-Bains, avec un prolongement possible vers le Bois de Cise par le chemin côtier sur les falaises. Comptez deux à trois heures pour une lecture sérieuse, avec arrêts et observations.
Pour une mise en contexte plus large, les travaux de Jean-Pierre Chaline sur la bourgeoisie rouennaise du XIXe siècle éclairent les motivations sociales des commanditaires de ces villas. L’ouvrage Villégiature et paysages balnéaires de Marie-Françoise Dubois-Jallais reste la référence régionale pour comprendre ce phénomène dans son ensemble.
Ce que ces façades continuent de raconter
Savoir lire une villa balnéaire, c’est comprendre que chaque détail était une décision. La tourelle d’angle n’est pas un caprice d’architecte : elle répond au désir précis du commanditaire de voir la mer depuis son salon sans se lever. Le bow-window n’est pas une fantaisie gratuite : il maximise la lumière naturelle dans un séjour où l’on passait des après-midi entiers à regarder passer les promeneurs sur le front de mer. Même la couleur de la brique obéissait à une logique de distinction sociale entre voisins.
Cette lecture transforme une promenade ordinaire. Vous ne verrez plus ces façades comme un décor, mais comme un ensemble de décisions cohérentes prises par des gens qui voulaient afficher leur réussite, leur goût, leur appartenance à un monde précis. Chaque ornement est une phrase dans cette conversation.
Pour commencer concrètement lors de votre prochain séjour sur la côte picarde : choisissez une seule villa sur le front de mer de Mers-les-Bains et appliquez l’ordre de lecture proposé ici. Silhouette d’abord, matériaux ensuite, ouvertures, ornements, puis tentez une datation avant de vérifier le linteau. Cette méthode, appliquée une première fois avec soin, devient autonome rapidement : vous n’aurez plus besoin de guide pour déchiffrer une façade que vous n’avez jamais vue.
La Villa Marguerite, à Ault, appartient à cette famille de maisons : façade en brique, détails d’origine conservés, et une rénovation menée en 2023 aux enduits de terre et aux matériaux biosourcés.
Envie de découvrir Ault ?
Réservez votre séjour à la Villa Marguerite : jusqu'à 15 personnes, au pied des falaises et à 4 minutes de la plage.
Voir les disponibilitésUn projet de groupe à caler ? Écrivez-nous ou appelez le 06 20 01 32 74.
Villa Marguerite